« Aujourd’hui, on fait de plus en plus face à de grandes entreprises, des multinationales, qui sont contrôlées par la bourse et, donc, en grande partie par nos caisses de retraite. Et ne pouvant influer facilement sur celles-ci, il y a donc pour nous une perte de contrôle. Il devient difficile d’influencer les décisions locales et, par exemple, de réagir efficacement contre ces mises à pied d’origine strictement spéculative qui se font avec l’argent de nos caisses de retraite. » Henri Massé, FTQ
Suivant les données disponibles pour 1998, 50 % des actions des entreprises canadiennes cotées en bourse étaient la propriété des caisses de retraite et des fonds mutuels. Or, une majorité de cotisants aux caisses sont des travailleurs syndiqués. Au Canada, ces caisses gèrent près de huit cent milliards de dollars. À l’automne, la FTQ tenait un colloque sur celles-ci : « Il n’est pas sûr que si on n’avait pas eu le Fonds de Solidarité, on aurait fait le débat sur les caisses, affirme Henri Massé. Depuis des années, la FTQ réaffirme la nécessité de reprendre le contrôle sur celles-ci. C’est un pouvoir immense que nous avons par cet argent des fonds de retraite, mais nous l’avons laissé aux financiers depuis des années, et avant de reprendre du pouvoir, il faudra un certain temps. »
La stratégie en est donc une de long terme. Pour la FTQ, la première étape en vue de reprendre ce nécessaire contrôle est la formation des travailleurs siégeant aux comités de retraite des caisses : « Il faut que notre monde sur les caisses de retraite soit mieux formé. En ce moment, sur les huit cents personnes qui siègent sur les caisses de retraite, peut-être y en a-t-il une cinquantaine de bien formés et qui connaissent les questions relatives au domaine. »
Rendement vs responsabilité sociale
La mission des caisses de retraite étant avant tout d’assurer à ses travailleurs cotisants un régime de retraite intéressant, la question d’y greffer des questions d’investissement responsable, selon Henri Massé, demande réflexion et, aussi, sensibilisation, compte tenu tout particulièrement de la nouveauté de l’approche : « Nous avons commencé à réfléchir sur la question de l’investissement responsable, principalement en relation avec la question de l’emploi. Mais c’est l’épargne de nos travailleurs, la qualité de leurs conditions de vie à la retraite dont il est ici question, aussi faut-il aborder le tout professionnellement. Les travailleurs veulent avoir les meilleurs rendements possibles dans leurs caisses de retraite. »
Outre ces considérations, Henri Massé demeure convaincu que, sans sacrifier au rendement, on pourra arriver à de meilleures solutions pour les travailleurs et la société en général. D’ailleurs, l’existence de certains exemples d’expériences américaines de placement éthique ayant résulté en un rendement supérieur semble à ses yeux fort encourageante : « Avec de telles réussites, confie M. Massé, c’est plus facile d’amener les gens dans cette voie » Mais l’incontournable facteur temps demeure :
« Une approche comme celle-là pourrait peut-être à court terme changer la situation chez certaines caisses, en nous offrant la chance d’avoir une influence dans des domaines particuliers. Mais si l’on souhaite avoir un impact plus important sur l’économie, c’est alors un changement à considérer sur le long terme. »
Un milieu d’affaires à l’éthique discutable
À la FTQ, on est conscient de l’impact quelque peu contre-productif que peuvent avoir pour l’instant les caisses sur le marché du travail : « Aujourd’hui, on fait de plus en plus face à de grandes entreprises, des multinationales, qui sont contrôlées par la bourse, et, donc, en grande partie par nos caisses de retraite. Et ne pouvant influer facilement sur celles-ci, il y a donc pour nous une perte de contrôle. Il devient difficile d’influencer les décisions locales et, par exemple, de réagir efficacement contre ces mises à pied d’origine strictement spéculative qui se font avec l’argent de nos caisses de retraite. »
Ce n’est d’ailleurs pas le seul aspect qu’il y aurait à changer, s'il advenait une reprise en main par les travailleurs de leurs caisses. À la FTQ, on s’affiche très critique face à la gestion ayant court dans les entreprises : « Aujourd’hui, lance Henri Massé, nous sommes face à une nouvelle race d’entreprises où les cadres supérieurs n’ont pas investi dans leur entreprise, mais se donnent des régimes d’options généreux. On peut alors se demander s’ils prennent leurs décisions pour l’entreprise ou pour leur portefeuille. C’est facile de jouer dans le budget pour augmenter la valeur de ses options. Et c’est nous qui le permettons par nos caisses, car nous voulons toujours le meilleur rendement. »
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