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1 janvier 2002

Vers l’élimination du travail des enfants dans l’industrie du cuivre : le pari d’une ONG indienne

Sherazad Adib

En 1998, ASK, une ONG indienne, décide de se lancer dans un programme d’élimination du travail des enfants à Moradabad, une ville indienne réputée pour sa production d’objets en cuivre. Ce projet, intitulé Sankalp, fut encouragé et soutenu par un détaillant anglais, Conran-Shop, dont une partie de la production est fabriquée dans cette ville.

Le travail des enfants : quelques faits

Selon l’Organisation internationale du travail (OIT), il y aurait actuellement près de 250 millions d’enfants travailleurs âgés entre 5 à 14 ans dans les pays en voie de développement (1). Parmi ces enfants, 60 % se trouvent en Asie, 32 % en Afrique et 7 % en Amérique Latine. Le travail des enfants peut prendre diverses formes dont le travail de rue, le travail manufacturier, la prostitution, le travail domestique, le travail agricole, etc.

Plusieurs organisations internationales se sont dotées d’instruments à l’échelle mondiale visant à abolir progressivement le travail des enfants. C’est le cas de la convention fondamentale de l’OIT sur l’âge minimum, adoptée en 1973, fixant l’âge d’admission à l’emploi à 15 ans ou 14 ans pour les pays en voie de développement (convention 138). Mais l’existence du travail des enfants est reliée à des problèmes socio-économiques, tels la pauvreté et l’accès à l’éducation, dont les solutions résident à long terme dans le développement économique ainsi que le progrès social.

Cependant, même s’il est difficile d’envisager à court terme l’abolition du travail des enfants sous tous ses aspects, il convient, selon l’OIT, d’en éliminer immédiatement les pires formes. C’est dans cette perspective qu’elle a adopté, en 1999, la convention pour l’interdiction des pires formes d’emploi, telles que l’esclavage, la prostitution et tout emploi nuisible à la santé et sécurité des enfants (2), et ceci pour les enfants de moins de 18 ans (convention 182). En adoptant la convention sur les pires formes de travail, l’organisation tripartite a reconnu l’urgence d’éliminer en priorité certaines formes de travail des enfants qui ne peuvent être tolérées.

C’est aussi dans ce contexte des pires formes de travail qu’a été mis sur pied un projet ambitieux d’élimination du travail des enfants dans l’industrie du cuivre dans la ville de Moradabad, en Inde.

L’industrie du cuivre à Moradabad

Contexte
Moradabad, située à 160 Km de Delhi dans l’État d’Uttar Pradesh, est l’une des régions les plus importantes de production d’objets artisanaux en cuivre en Inde. Cette tradition, transmise de génération en génération, a été amenée dans la région par les Mongols il y a près de 400 ans. Aujourd’hui, la production, essentiellement destinée à l’exportation, prend place à la fois dans des usines et des unités de production domestiques. C’est dans ces unités de production domestiques, au sein du secteur informel et non organisé, que travaillent la plupart des enfants, dont le nombre est estimé à 45 000. C’est aussi dans ces unités que les conditions de travail sont les plus difficiles.

En l’absence d’alternative d’emploi, les trois quarts de la population dépendent de cette industrie pour leur survie. Cette dépendance a pour conséquence de rendre tout pouvoir de négociation de la part des travailleurs caduc et le mouvement syndical quasi absent dans cette communauté.

Un processus de travail dangereux
L’État indien a adopté en 1986 une loi interdisant, entre autres, le travail des enfants de moins de 14 ans dans la production d’objets en cuivre. Il faut dire que le processus de production dans cette industrie est particulièrement dangereux. Par exemple, dans les unités de fonte où les lingots de cuivre sont chauffés, les travailleurs sont exposés à la chaleur extrême et la fumée provenant des fournaises dont la température avoisine les 900 ºC. Les travailleurs y courent aussi le risque d’avoir des brûlures graves ainsi que des dommages importants à la vue. La tuberculose est aussi un problème courant auprès des travailleurs de ces unités en raison de l’exposition à la poussière provenant d’une poudre noire chimique utilisée pour refroidir les moules remplis de cuivre fondu. De même, les travailleurs font face à des problèmes respiratoires, des blessures aux yeux et au corps au cours du processus de polissage et de cirage des produits. Enfin, le processus de soudure du produit final, où les enfants sont souvent employés afin de tenir les pièces à souder, expose les travailleurs, sans protection pour les yeux et les mains, à toutes sortes de brûlures.

Le projet Sankalp

En 1998, l'Association for Stimulating Know-How (ASK), une ONG indienne basée à New Delhi, a mis sur pied dans la ville de Moradabad un projet intitulé Sankalp (3) et ayant pour but d’aider les enfants travailleurs à quitter leur emploi. Après avoir entrepris une étude sur les différentes localités de la ville, ASK a choisi de concentrer son intervention dans la localité musulmane de Rehmat Nagar, où la fréquence du travail des enfants paraissait être la plus importante.

Une des particularités du projet réside dans le partenariat entre l’ONG ASK et le détaillant anglais Conran-Shop, l’un des acheteurs des produits en cuivre fabriqués à Moradabad, dans la mise en place de Sankalp. Le projet Sankalp a aussi pour particularité de s’appuyer sur une vision de développement socio-économique et communautaire en vue d’éliminer le travail des enfants. Dans cette perspective, le projet s’est construit autour de trois axes majeurs : l’éducation des enfants, le programme de développement économique pour les mères et la sensibilisation de la communauté.

L’éducation des enfants travailleurs
Il s’agissait d’abord pour ASK d’identifier une centaine de familles au sein desquelles les enfants travaillent dans l’industrie du cuivre, soit dans des usines, soit dans des unités de production domestiques, pour ensuite les convaincre d’envoyer leurs enfants dans une école construite à cette fin. Ce ne fut pas une entreprise facile pour les intervenants de ASK de persuader les parents de retirer leurs enfants du marché du travail. Dans le premier mois du projet, seules deux familles ont accepté d’envoyer leurs enfants à l’école, malgré les pressions contraires exercées par les voisins et amis.

Au départ du projet, quelques membres de la communauté ont soulevé la question d’une récompense financière donnée aux familles pour les encourager à envoyer leurs enfants travailleurs à l’école. Il faut dire qu’en envoyant leurs enfants à l’école, les familles devaient s’engager, conformément à la loi indienne, à ne plus les faire travailler. Après réflexion, les intervenants de ASK décident de mettre de côté l’option d’une récompense financière. En effet, pour cette ONG, il fallait avant tout changer les visions et attitudes des membres de la communauté envers le travail des enfants et non pas simplement créer une motivation monétaire à l’éducation des enfants. Cependant, pour remplacer le revenu perdu dans la famille, les intervenants ont décidé de prémunir les enfants fréquentant l’école de suppléments alimentaires, de soins médicaux et, comme nous le verrons plus loin, de remplacer le travail des enfants par celui des mères.

Cependant, les premiers feed-back positifs des enfants sur leurs expériences d’apprentissage à l’école ont commencé à convaincre les membres plus sceptiques de la communauté. Aujourd’hui, près de 150 enfants fréquentent l’école, dont 100 commandités par Conran, et 300 autres sont sur une liste d’attente. Parmi les nouveaux écoliers, 80 sont des filles et 70 des garçons. Initialement écartées du projet d’école en raison de leur absence du marché de travail, les filles ont ensuite été acceptées à l’école car, selon ASK, elles sont privées, au même titre que les garçons, de possibilités sociales. Disons enfin qu’actuellement une quinzaine d’entrepreneurs (4) de la ville sponsorise le projet d’éducation des enfants.

Le programme de développement économique pour les femmes
Le programme «women in development», soutenu par la Christian Children Foundation, a débuté conjointement avec le projet d’éducation des enfants dans le but d’impliquer les mères dans le processus d’élimination du travail des enfants. Plus précisément, ce programme a été conçu pour permettre aux mères de gagner un revenu suffisant afin de remplacer les enfants au travail. Dans une communauté marquée par l’analphabétisme et les familles nombreuses où les femmes ne sont pas impliquées dans la production de type industriel, mettre sur pied un projet de développement économique pour les femmes ne fut pas facile. Il a fallu une fois encore convaincre les membres de cette communauté, particulièrement les hommes, de la nécessité d’un projet de développement économique pour les femmes dans le but d’assurer une éducation aux enfants et de baisser ainsi la fréquence du travail des enfants.

Le programme de développement économique se concentre autour de deux projets. Le premier est un projet d’apprentissage professionnel sur les différents processus de fabrication des objets en cuivre. Ce projet, mis en œuvre dans le même centre où est aménagée l’école, est fondé sur l’apprentissage d’un processus de travail plus sécuritaire dans un environnement plus sain. Le deuxième projet consiste à former des groupes d’entraide et de microcrédit à travers lesquels les femmes mettent de l’argent de côté afin de subvenir à différents besoins et même de partir leur propre unité de production. Ce dernier projet s’inscrit dans un projet plus large d’une coopérative, dont feraient parties les unités de travail mises sur pied par les femmes, dont les produits ne seraient pas fabriqués par les enfants et qui serait garante de meilleures conditions de travail.

Sensibilisation de la communauté
Enfin, soutenue par l’Agence canadienne de développement international, ASK a mis sur pied un groupe de jeunes provenant de la communauté et qui ont pour mission de développer des projets de sensibilisation de la communauté envers le travail des enfants. Dans ce sens, plusieurs activités ont déjà été organisées par les jeunes telles qu‘un rallye regroupant les enfants, les parents et les professeurs dans les rues de Moradabad ou bien l’écriture de slogans tels que «l’éducation est notre droit» ou bien «d’abord s’éduquer ensuite travailler» sur les murs de la ville. Un groupe de théâtre a aussi été monté par les jeunes abordant des thèmes comme le travail des enfants, l’éducation et les droits des enfants.

Le projet Sankalp est perçu aujourd’hui en Inde comme un modèle de réussite en matière d’élimination du travail des enfants. Une réussite dont les facteurs semblent être reliés à l’implication de l’ensemble des acteurs importants de la communauté, à commencer par la multinationale anglaise Conran.

Sherazad Adib a récemment passé un mois en Inde où elle a pu suivre le projet Sankalp.

(Photo Sherazad Adib)


Notes

(1) Ceci sans compter les enfants travaillant dans des unités de production domestiques, ce qui représenterait selon l’OIT de 15 à 20 % de la population enfantine totale ayant entre 4 et 14 ans.
(2) Sur 176 pays, 111 ont ratifié la convention 138, alors que 92 ont ratifié la convention 182. Le Canada n’a pas ratifié la convention 138.
(3) Sankalp signifie «nous pouvons réussir» en hindou.
(4) Les entrepreneurs distribuent le travail au sein des unités de production domestique.

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