Les émissions de dioxyde de carbone sont au centre des préoccupations de la communauté internationale parce que, d’un côté, elles causent le réchauffement de la planète et provoquent peut-être déjà des ravages dans les pays en voie de développement. D’autre part, elles sont essentiellement le sous-produit du mode de vie des habitants des pays industrialisés. Le pétrole, la denrée la plus convoitée et commercialisée au monde, est la principale source de cet excès de CO2 et le rythme de sa consommation devra décroître pour réduire les hausses de température prévues, qui seraient de l’ordre de 2 à 5 ºC. La volonté politique de combattre les changements climatiques a énormément évolué depuis la signature de la Convention sur les changements climatiques en 1992 et les entreprises produisant des hydrocarbures font maintenant face à un tout nouveau risque. Certaines jugent qu’elles auront plus à gagner d’être partie prenante de la solution, soit en développant les énergies renouvelables, plutôt que de s’opposer farouchement à l’intervention gouvernementale comme le font d’autres entreprises. Les investisseurs responsables devraient porter attention à ce dossier et identifier les entreprises les moins exposées au risque «carbone».
Lors de la dernière rencontre de négociation tenue à Marrakech, au Maroc, une majorité de pays ont réaffirmé leur intention de respecter le protocole de Kyoto. Selon cet accord, 38 pays industrialisés devront, d’ici 2012, réduire leurs émissions de gaz à effet de serre (GES) de 5 % par rapport à ce qu’elles étaient en 1990. Fixés en 1997 à Kyoto, ces objectifs de réduction ont servi de base pour déterminer, à la suite de sept rencontres ardues, les moyens permis pour atteindre ces diminutions. Le plus grand obstacle demeure l’absence des États-Unis qui, à eux seuls, émettent le quart des GES planétaires. Toutefois, le protocole pourrait entrer en vigueur sans les Américains si la communauté européenne, le Japon et la Russie le ratifiaient . Or, ces pays ont signifié leur intention de l’entériner avant le Sommet de la terre 2002, qui aura lieu l’été prochain.
Même si le protocole n’a pas encore le statut de loi internationale, la simple menace que les émissions de GES (et plus particulièrement le CO2) puissent être réglementées incite certains investisseurs à identifier les entreprises d’hydrocarbures (pétrole, gaz naturel) les moins risquées vis-à-vis cette nouvelle donne. Ce risque « carbone » pour l’industrie des hydrocarbures est d’autant plus prononcé compte tenu de l’avancée impressionnante des nouvelles technologies propres (énergies renouvelables et conservation d’énergie) qui diminuent notre dépendance envers les énergies fossiles.
À en juger par la forte réaction de groupes industriels canadiens qui s’opposent à la ratification du protocole, celui-ci représente un fardeau important qui va nuire à la compétitivité de l’économie canadienne, d’autant plus que les entreprises américaines n’auront pas à se plier aux mêmes exigences. L’Association canadienne des producteurs de pétrole tente d’ailleurs d’influer la décision d’Ottawa au sujet du protocole.
L’industrie des hydrocarbures est particulièrement touchée par ce nouveau risque carbone. Elle y est exposée de deux façons : par ses émissions directes lors de la production du pétrole (qui représentent environ 15 % des émissions de gaz à effet de serre canadiennes) et par ses émissions indirectes, lorsque les consommateurs brûlent l’essence ou d’autres produits pétroliers. Le niveau de risque actuel dépend principalement de l’environnement politique au Canada et aux États-Unis, où la majeure partie du pétrole est vendu et produit.
La position des gouvernements canadien et américain à l’égard du protocole de Kyoto
Le Canada s’est engagé à ratifier le protocole. Il pourrait le faire dans les premiers mois de 2002, selon Alan Nymark, sous-ministre à Environnement Canada. D’autre part, il semble qu’il y ait une division au sein des élus libéraux quant à l’opportunité d’entériner l’accord, selon Richard Paton, de l’Association canadienne des fabricants de produits chimiques. Cette division a toutefois été démentie par Jean Chrétien et David Anderson, ministre de l’Environnement.
Même s’il ne ratifie pas l’accord, le Canada s’est engagé à des réductions de 6 % par rapport au niveau de 1990. Les émissions canadiennes ayant augmenté de 25 % entre 1990 et 1999, la réduction totale qui devra être effectuée par le Canada avant la date butoir sera donc d’au moins 31 %. Le Canada atteindra son objectif de trois façons permises par le protocole, soit : par des réductions domestiques ; par les « puits de carbone » (forêts et terres agricoles) qui absorbent le CO2 ; et par le financement de projets réducteurs d’émissions à l’étranger. Plus précisément, 55 % de son objectif de réductions sera atteint au sein de ses frontières, près de 20 % le sera grâce aux puits de carbone et 25 % par des projets menés à l’étranger.
Dans son Plan d’action 2000 sur le changement climatique, doté d’un budget de 1,1 milliard sur cinq ans, le gouvernement fédéral s’engage notamment à augmenter la part de sa consommation énergétique provenant de sources renouvelables à 20 % d’ici 2004. Cet engagement a déjà facilité le développement de deux nouveaux parcs éoliens en Saskatchewan et à l’Île-du-Prince-Édouard. Le Canada promet aussi de hausser les normes volontaires d’efficacité du carburant des véhicules motorisés. Cet engagement est important, compte tenu que la majorité des émissions de GES proviennent du transport et que les normes d’efficacité sont présentement peu exigeantes, en particulier pour les populaires véhicules utilitaires sport, qui émettent environ 50 % plus de CO2 que les véhicules conventionnels.
Aux États-Unis, par ailleurs, l’administration Bush, après avoir renoncé aux engagements pris à Kyoto, a présenté son plan énergétique qui contient très peu d’actions en matière d’efficacité énergétique et d’énergies renouvelables. Le plan offre de généreuses subventions à l’industrie du pétrole et permet l’ouverture controversée du Refuge faunique national de l'Alaska au forage pétrolier. Ce plan, entériné par la Chambre des représentants, se trouve présentement bloqué au Sénat où les attentats du 11 septembre ont captivé les débats. Plusieurs sénateurs démocrates s’opposent farouchement à ce plan et ont lancé de nombreuses contre-propositions, dont les principales sont la hausse des normes d’efficacité des véhicules utilitaires sport, la réduction de 25 % des émissions de CO2 pour les centrales électriques et de nouveaux crédits d’impôt pour les producteurs d’électricité qui utilisent des sources d’énergie renouvelables.
Le désir général des citoyens de réduire leur dépendance envers le pétrole du Moyen-Orient, accentué par les récents attentats terroristes, offre de nouvelles perspectives pour les mesures d’efficacité énergétique. De plus, le succès de la campagne de sensibilisation à l’efficacité énergétique en Californie, à la suite des pannes d’électricité survenues l’année dernière, encourage de telles mesures. D’ailleurs, des programmes fédéraux d’efficacité énergétique existent aux États-Unis depuis les années 1990 et comptent des programmes volontaires pour les centrales électriques (Climate Challenge Program) et les édifices (Energy Star Buildings Program). Ces programmes ont réussi à réduire les émissions de quelques 50 millions de tonnes métriques de CO2 et, sans doute, à freiner la consommation d’hydrocarbures.
Des alternatives pour l’industrie des hydrocarbures
Quelques entreprises d’énergie ont entrepris de transformer le risque carbone en une source d’occasions d’affaires. On distingue trois sources d’occasions : les énergies renouvelables, les véhicules propres et le commerce des droits d'émissions de gaz à effet de serre. Des entreprises comme Shell, BP, ChevronTexaco et Suncor se sont déjà positionnées pour tirer avantage de ces nouvelles réalités.
Selon toute probabilité, les hydrocarbures vont demeurer la principale source d’énergie dans les prochaines décennies. Mais le rapide développement technologique en matière d’énergies renouvelables (éolienne, solaire, biomasse, géothermique) et de véhicules propres pourrait réduire l’augmentation prévue de la consommation de pétrole et de gaz naturel. Selon des estimés conservateurs de l’Agence internationale de l’énergie, estimés qui ne tiennent pas compte de l’intervention gouvernementale, les énergies renouvelables (autre que l’hydroélectricité) représenteront 3 % de la demande mondiale en 2020. Par contre, elles suivront la plus forte croissance, soit 2,8 % par année, contre 1,9 % pour le pétrole.
1- Investir dans les énergies renouvelables
La source d’énergie qui pourrait vraisemblablement remplacer une partie des hydrocarbures à court terme est l’énergie éolienne. Grâce à de récentes améliorations technologiques, le prix de l’énergie éolienne est maintenant aussi bas que 4 cents US par kilowattheure, ce qui est compétitif avec le prix offert par les centrales thermiques au gaz naturel ou au pétrole. De plus, l’énergie éolienne a l’avantage d’avoir des coûts variables stables, alors que le prix des hydrocarbures varie énormément. À preuve de son intérêt grandissant, la capacité internationale installée d’énergie éolienne a grimpé de 28 % en 2000, alors que 2001 s’annonce une année record d’après l’American Wind Energy Association, qui prédit une augmentation de 75 % aux États-Unis seulement. Il existe d’ailleurs, selon le Department of Energy (DEP), un énorme potentiel énergétique éolien inexploité ; à titre d’exemple, l’État du Dakota Nord, avec son potentiel éolien, pourrait à lui seul combler 35 % de la demande du pays en électricité.
Bien que ses subventions soient beaucoup plus élevées pour les hydrocarbures, le gouvernement américain appuie le développement des énergies renouvelables. En 1999, il offrait 59 millions $ US à la recherche et au développement de telles énergies. La production d’énergie éolienne reçoit un crédit d’impôt de 1,7 cent le kWh. Il pourrait en aller de même pour l’énergie solaire, si un projet de loi présentement à l’étude est adopté.
Par ailleurs, l’énergie solaire pourrait, selon le DEP, fournir 20 % de l’énergie des États-Unis d’ici 2020. Cette forme d’énergie a un coût présentement beaucoup plus élevé que les hydrocarbures et sera commercialisable lorsque suffisamment de fonds y auront été alloués. Une étude menée par KPMG en 1999 démontre que la production d’électricité à grande échelle à partir d’énergie solaire pourrait être rentable moyennant une production de masse assez grande pour obtenir des économies d'échelle.
Ce n’est que récemment que les grandes entreprises pétrolières ont réellement commencé à s’intéresser aux énergies renouvelables. Suncor est présentement la seule entreprise canadienne à y avoir investi, avec un engagement pris en 2000 d’injecter 100 millions $ sur cinq ans. Elle a récemment entamé la construction du parc éolien SunBridge en Saskatchewan et créé un partenariat avec la firme espagnole d’énergie EHN Group pour poursuivre de nouveaux projets au Canada.
Parmi les pétrolières étrangères, le Groupe Royal Dutch/Shell et BP sont les chefs de file de l’investissement dans les énergies renouvelables. Shell a annoncé, en 1999, des investissements de 500 millions $ sur cinq ans dans les énergies renouvelables. Parmi les activités courantes de sa division Shell Renewables, on compte la construction d’une première installation éolienne au Wyoming et d’un réseau d’électricité solaire en Chine rurale. Shell étudie également la faisabilité d’un second projet éolien de 60 MW sur la mer d’Irlande.
BP Solar, une division de BP Amoco, est la plus grande compagnie d’énergie solaire au monde. Depuis 10 ans, elle a reçu plus de 50 contrats d’installation de systèmes d’énergie solaire provenant surtout de pays en voie de développement, où l’on prévoit une hausse importante de la demande dans les prochaines 40 années.
2- Développer des véhicules propres
Les grands fabricants d’automobiles sont tous impliqués dans le développement de véhicules fonctionnant avec des piles à combustible (qui utilisent l’hydrogène et n’émettent que de l’eau). Honda, Toyota et Nissan comptent d’ailleurs commercialiser leurs premiers véhicules à piles à combustible en 2003 et 2004. Plusieurs fabricants produisent aussi des véhicules hybrides (qui utilisent l’électricité et l’essence de façon à maximiser l’efficacité énergétique). Parmi les pétrolières, Shell développe des engins à pile à combustible qui utilise l’hydrogène et le méthanol. Shell participe au California Fuel Cell Partnership, une initiative de producteurs d’automobiles, de pétrolières et de compagnies de piles à combustible, qui vise à faire fonctionner plus de 70 véhicules à pile à combustible entre 2000 et 2003 en Californie. De son côté, BP compte offrir de l’hydrogène à certaines de ses stations dès 2003.
3- Transiger des droits d'émissions de gaz à effet de serre
Plusieurs entreprises ont commencé à acheter des « crédits de réduction de CO2 » de d’autres entreprises pour ainsi assurer l’atteinte de leurs objectifs de réduction, tout en continuant à émettre directement du CO2 dans le cadre de leurs activités. L’entreprise qui vend les crédits doit utiliser les sommes obtenues pour faire des investissements qui réduisent ses émissions de CO2. Aucun système international d’émissions de GES n’est encore en place, mais certaines sociétés ont déjà entrepris de tels échanges.
C’est le cas de Suncor qui a signé un contrat d’échange avec Niagara Mohawk Power Corporation, une compagnie américaine d’électricité. Le contrat stipule que Suncor achète 100 000 tonnes de gaz à effet de serre à Niagara et que cette dernière utilise 70 % de ce nouveau revenu pour entreprendre la conversion de ses centrales au charbon en des centrales au gaz naturel et pour développer les énergies renouvelables.
Alors quelles sont les pétrolières avec le moins haut risque carbone ?
Contrairement à la norme dans leur secteur, Suncor, Shell et BP reconnaissent que les actions pour contrer les changements climatiques menacent leurs affaires et elles cherchent des solutions autres que le lobby contre la réglementation ou l’action politique. En faisant le choix stratégique d’investir dans les énergies renouvelables, elles atteignent deux objectifs à long terme : elles gèrent le risque que leur produit principal soit réglementé et de plus en plus coûteux à produire ; et elles misent sur la diversification des revenus, l’innovation technologique et les bonnes relations publiques.
Notons que cette analyse ne tient compte que du risque lié à la question des changements climatiques. Cette dernière n’est qu’un indicateur parmi d’autres de la performance environnementale des entreprises. De plus, une analyse globale des entreprises pétrolières qui utiliserait des critères en matière de relations de travail ou de droits de la personne pourrait générer des résultats différents
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